Grosse perte de pouvoirs en vue

Par Jessica Ebacher

DRUMMOND. Des intervenants-clés du milieu appréhendent les conséquences majeures qu’aura la réforme Barrette dans la région.

Un ancien directeur de l’Hôpital Sainte-Croix, Pierre Levasseur, une ancienne présidente du CSSS Drummond, Diane Drouin, ainsi que le maire de Drummondville, Alexandre Cusson, sont très inquiets.

Avec l’abolition des CSSS et les pouvoirs transférés à des structures régionales encore plus imposantes que les agences actuelles, Pierre Levasseur craint que les modifications proposées «jettent à terre ce qu’on a mis des années à construire».

«Gérer un hôpital, un CLSC à distance est, à mon avis, assez compliqué. On ne gère pas un centre hospitalier comme on gère une multinationale (…) Pour l’avoir vécu pendant 30 ans à l’hôpital, il faut être près de la décision. Parce que des décisions, on en a à prendre chaque jour. Et des dizaines de décisions. Comment une personne située à Trois-Rivières pourra gérer 15 000 personnes et être en mesure de prendre de bonnes décisions. J’ai un doute», commente celui qui a été directeur général de l’Hôpital Sainte-Croix entre 1997 et 2004.

Pierre Levasseur craint notamment un retour en arrière. Il rappelle à cet effet que l’hôpital souffrait, dans les années 1990, d’une pénurie majeure de main-d’œuvre médicale. À l’époque, il n’y avait ni anesthésiste, ni orthopédiste à l’Hôpital Sainte-Croix. Il n’y avait qu’un gynécologue et la pénurie touchait aussi la chirurgie et la radiologie. Il raconte qu’avec les membres du conseil d’administration et l’équipe en place, ils ont réussi, dans l’espace de sept ans, à aller chercher 33 médecins omnipraticiens et spécialistes. Ceux-ci ont fait en sorte que l’offre de services a été largement bonifiée.

«Les gens de Drummondville ne se faisaient pas soigner à Drummondville parce qu’il n’y avait pas de services. Ils allaient à Victoriaville, à Saint-Hyacinthe, à Sherbrooke et un peu à Trois-Rivières. Maintenant, ils peuvent se faire soigner ici», lance-t-il.

M. Levasseur craint également un déplacement des médecins vers Trois-Rivières et une diminution des effectifs à Drummondville. Dans la nouvelle structure, un seul Conseil des médecins dentistes et pharmaciens (CMDP), qui est entre autres responsable du service de garde continu, est prévu pour tous les établissements. «S’il manque des chirurgiens à Trois-Rivières, ils pourront facilement dire à un médecin de Drummondville qu’il s’en va travailler à Trois-Rivières», avance M. Levasseur.

Une possible centralisation des services médicaux spécialisés figure aussi parmi les inquiétudes de Pierre Levasseur. «Est-ce que le bloc opératoire, couteux, sera seulement maintenu à un endroit? Et l’orthopédie et l’ophtalmologie?» s’interroge celui qui a peur qu’une telle centralisation soit la prochaine étape.

Pierre Levasseur estime qu’au bout du compte, le ministre Barrette ne fera que changer l’affiche devant le bâtiment de l’Agence de santé et de services sociaux au profit du Centre intégré (CISSS) et que la structure sera la même, avec plus de pouvoirs.

Diane Drouin

Présidente du CSSS Drummond pendant cinq ans, de 2004 à 2009, Diane Drouin estime elle aussi que les gens qui sont en place localement sont les mieux placés pour administrer un centre de santé. Il serait à cet effet plus acceptable, selon elle, que les agences soient abolies et que leurs pouvoirs soient transférés au palier local, et non à un nouveau palier régional encore plus puissant.

«Je n’ai pas l’impression qu’on va pouvoir améliorer les services en santé en centralisant les centres administratifs dans une seule région avec un seul conseil d’administration», laisse-t-elle tomber.

Elle reconnait que dans une structure régionale si large, chacun tente de tirer son coin de couverte. Selon son expérience, les fonds n’ont pas toujours été répartis équitablement entre les différents CSSS de la région dans le passé. Mme Drouin croit peu à une répartition régionale totalement équitable puisqu’il arrive que la politique s’en mêle. «Les députés peuvent exercer une certaine pression. Alors si on a un député qui est du bon bord, on a plus de chances d’avoir des choses parce qu’il est directement relié au ministre», mentionne-t-elle.

Celle qui a aussi porté le chapeau de présidente de l’ancienne Commission scolaire de Drummondville lors de la fusion avec les deux autres commissions fait aussi remarquer que les cadres qui seront mis à pied engendreront des frais importants dans le réseau. «Ces gens-là ont la sécurité d’emploi. Cela veut dire qu’on ne peut pas les congédier (sans compensation) et ils ne peuvent pas baisser de salaire», explique-t-elle. Or, le ministre de la Santé a indiqué que son projet de loi visait en particulier la diminution du nombre de cadres.

Alexandre Cusson

«La question des structures ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est le service à la population et l’accessibilité des soins. Pour moi, c’est ça la priorité. Actuellement, je ne suis pas convaincu que le projet de loi 10 assure cela aux gens du Centre-du-Québec», commente d’entrée de jeu Alexandre Cusson.

Le maire mentionne qu’il fera preuve d’écoute si le gouvernement lui démontre que l’accessibilité ne sera pas moindre qu’elle l’est présentement. «Mais actuellement, je suis loin d’être convaincu et j’ai des questions à poser.»

Au CSSS

Le directeur général du CSSS Drummond, par l’entremise de la responsable des communications, Nathalie Piché, a refusé de commenter la situation. Son homologue du CSSS d’Arthabaska-et-de-L’Érable (CSSSAE), Claude Charland, a quant à lui indiqué que 99% des questions que les directeurs généraux d’établissements posent sont sans réponse. Il soutient que tous les directeurs généraux de la région sociosanitaire se rencontreront afin de se «mobiliser». «Pas pour s’opposer ou pour contrer le projet de loi, mais afin de proposer le meilleur pour nos usagers.»

La troisième réforme majeure

La réforme que s’apprête à faire le ministre de la Santé est la troisième en 20 ans. Tous avaient le même but : améliorer les services de santé tout en diminuant les coûts.

Il y a 20 ans, Jean Rochon, alors ministre de la Santé, s’est imposé avec son «virage ambulatoire». Un grand nombre de médecins ont alors été mis à la retraite et les entrées dans les facultés de médecine ont été réduites. Puis, il y a dix ans, le ministre de l’époque, Philippe Couillard, a regroupé les hôpitaux, les CHSLD et les CLSC.

«Ce qu’on me dit, c’est qu’ils commencent juste à mettre la dernière réforme en place (…) La santé et les services sociaux, c’est une grosse machine. Elle ne se tourne pas en criant ciseau. Si bien que le réseau commence juste à s’installer et on lance une autre réforme qui vient carrément déstabiliser l’ensemble du réseau», indique Pierre Levasseur.

Celui-ci croit que le ministre aurait dû évaluer de façon objective les deux réformes précédentes et leurs impacts avant d’en lancer une troisième. Le directeur général du CSSS d’Arthabaska-et-de-L’Érable (CSSSAE), Claude Charland, estime que cette réforme est la plus importante qu’il ait été appelé à vivre. «On y perd nos repères… Ça frappe!» s’exclame-t-il, ajoutant que personne ne pouvait en prévoir l’ampleur.

(Avec la collaboration d’Hélène Ruel)

Des inquiétudes sont aussi présentes à l’échelle nationale : texte à lire ici

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