«Une langue universelle» remporte 8 prix Iris lors d’un gala à saveur politique

La tragi-comédie absurde «Une langue universelle», du réalisateur montréalais Matthew Rankin a remporté dimanche cinq prix Iris, dont celui du Meilleur film, au Gala Québec Cinéma.

Les autres nommés dans la catégorie étaient «Amour apocalypse», «Comme le feu», «Deux femmes en or», «La petite et le vieux», «Mlle Bottine» et «Bergers».

L’histoire d’«Une langue universelle» se déroule dans un Canada alternatif où les deux langues officielles sont le farsi et le français. On suit la quête parallèle de deux fillettes qui tentent d’extirper un billet de banque coincé dans un morceau de glace et d’un fonctionnaire malheureux – interprété par Matthew Rankin – qui quitte le Québec pour revenir dans sa ville d’origine, Winnipeg.

Le long métrage tourné au Manitoba et au Québec avait remporté trois autres statuettes argentées au Gala Artisans, qui récompensent le savoir-faire des artistes derrière la caméra. Avec son total de huit prix Iris, «Une langue universelle» est l’œuvre la plus récompensée de cette campagne.

Grandement influencé par le cinéma iranien, le scénario du film, rédigé par Rankin, Pirouz Nemati et Ila Firouzabadi, a également remporté l’Iris du Meilleur scénario.

Il s’agit du deuxième long métrage réalisé par Rankin, qui, à l’instar de son personnage, est originaire de la capitale du Manitoba. Ce dernier est reparti avec le prix de la Meilleure réalisation.

«Je suis embabouiné, si je peux me le permettre», a lancé Rankin à la foule en recevant son prix. Il a ensuite souligné l’importance de continuer à produire de l’art à «l’époque actuelle», qui est «axée sur la destruction».

«Pour moi, en tant que personne qui vient d’ailleurs, le cinéma québécois a toujours été une des plus belles expressions de notre vie ensemble. Je suis très fier de faire partie de cette expression à ma façon», a-t-il reconnu.

La politique s’invite au cinéma

Le discours de Rankin a été le dernier d’une série de prises de parole à saveur politique qui ont marqué la 27e édition de Gala Québec Cinéma.

Le producteur et acteur Louis Morissette a notamment décoché une flèche au chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, et a interpellé directement le nouveau ministre l’Identité et de la Culture canadiennes, Marc Miller.

M. St-Pierre Plamondon avait accusé plus tôt cette semaine des dirigeants du milieu culturel de faire preuve d’«aplaventrisme» pour avoir salué la nomination de M. Miller à son nouveau poste.

«J’aimerais faire un petit peu d’aplaventrisme ce soir, et m’adresser à notre nouveau ministre, Monsieur Miller. Moi, je vais vous dire bienvenue», a lancé Louis Morissette en acceptant le prix Michel-Côté remis au film le plus populaire de l’année et remporté par «Le cyclone de Noël», produit par Morissette.

Ce dernier a ensuite critiqué le ministre Miller, qui s’était dit «tanné» du débat sur le déclin de la langue française le jour de son entrée en poste. Pour lutter contre ce déclin, Morissette a demandé à M. Miller «de légiférer sur les plateformes internationales qui laissent peu de place au contenu québécois».

«Monsieur Miller, je suis vraiment désolé que vous soyez tanné, mais attachez votre tuque (…) parce que nous, on va continuer de se débattre pour faire rayonner notre langue et notre culture», a-t-il conclu, d’un ton irrévérencieux.

Plus tôt dans la soirée, l’œuvre de la réalisatrice Léa Pool a été célébrée à l’occasion de la présentation du prix Hommage qui lui a été remis par les acteurs Sébastien Ricard, Karine Vanasse et Céline Bonnier. L’organisation du Gala a décrit la femme derrière La Passion d’Augustine (2015), Emporte-moi (1999) et plus d’une dizaine d’autres longs métrages comme l’une des «plus importantes ambassadrices du cinéma d’ici».

La récipiendaire du prix Hommage est, elle aussi, montée sur scène avec une demande claire: «Que nos films soient préservés et accessibles à la population, bien après la sortie commerciale.»

«Plusieurs films importants, dont plusieurs de mes films, sont actuellement introuvables. Il s’agit de notre patrimoine cinématographique et il est de notre devoir de le protéger», a ajouté Léa Pool.

Célébration du talent d’aujourd’hui et de demain

Les acteurs d’«Une langue universelle» Mani Soleymanlou et Danielle Fichaud ont tous deux remporté le prix remis pour la meilleure interprétation dans un rôle de soutien.

Soleymanlou, qui est d’origine iranienne, n’a eu que des bons mots pour Rankin. «Tu es un génie doté d’un immense cœur et ce cœur-là, tout autant que ton génie imprègne chaque image de ce film unique et magnifique», a-t-il lancé avant de remercier le réalisateur de lui avoir permis «de renouer avec (sa) langue maternelle, artistiquement».

Il a conclu son allocution en remerciant «le milieu culturel québécois pour son ouverture et pour sa capacité à se mettre au diapason d’un monde qui change qui se transforme».

L’un des moments forts de la soirée s’est produit au tout début de la cérémonie lorsque Karine Gonthier-Hyndman a remporté le prix de la Meilleure interprète féminine pour son rôle de Florence dans «Deux femmes en or» de la réalisatrice Chloé Robichaud. C’est cette dernière qui est montée sur scène pour accepter le trophée au nom de Karine Gonthier-Hyndman, absente, car elle venait d’accoucher le matin même.

«Si Chloé Robichaud me lit en ce moment, c’est probablement parce que je suis en train de mettre bas, a récité la réalisatrice en lisant la note rédigée par la lauréate.

«C’est une petite ironie du sort de gagner un bébé et un prix le même jour, surtout après avoir souvent tremblé comme beaucoup de mes consœurs à l’idée de devoir choisir entre le métier d’actrice ou celui de mère», a souligné l’actrice.

Gonthier-Hyndman était nommée aux côtés de Leïla Bekhti (Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan), Anne-Élisabeth Bossé (Menteuse), Marguerite Laurence (Mlle Bottine) et Laurence Leboeuf (Deux femmes en or).

Après avoir été nommé cinq fois auparavant, Patrick Hivon a remporté le prix de la Meilleure interprétation chez les hommes pour la première fois de sa carrière pour son rôle de Adam dans «Amour apocalypse» d’Anne Émond.

Les autres candidats en lice étaient, Paul Ahmarani (Comme le feu), Antoine Bertrand (Mlle Bottin), Félix-Antoine Duval (Bergers), Gildor Roy (La petite et le vieux).

La jeune comédienne de 12 ans Marguerite Laurence a remporté son tout premier prix Iris, celui de la Révélation de l’année. Laurence a fait ses débuts au grand écran en incarnant le rôle de Simone Bloom dans «Mlle Bottine», réalisé par Yan Lanouette Turgeon.

Après une grande inspiration et quelques larmes de joie versées, Marguerite Laurence a remercié Antoine Bertrand et l’équipe derrière «Mlle Bottine». Elle a conclu son discours touchant en affirmant «que les jeunes ont des choses importantes à dire et à apprendre aux adultes».

«Je suis jeune, donc je me permets de vous dire ce soir qu’il faut continuer de faire des films avec des jeunes, pour les jeunes, et amener les jeunes voir ces films-là, nos films québécois», a-t-elle déclaré.

L’Iris du Meilleur premier film a été conjointement remis au réalisateur Jean-François Leblanc et au scénariste Samuel Cantin pour leur film «Vil & Misérable».

Intercepted (Interceptés), de la réalisatrice Montréalaise d’origine ukrainienne Oksana Karpovych, a remporté le prix du Meilleur documentaire. Le long métrage «révèle la terrible réalité de la guerre en Ukraine et l’impasse de l’invasion russe, au son des conversations interceptées de soldats russes qui se confient à leurs familles», peut-on lire dans le communiqué du Gala Québec Cinéma.

«Nous avons commencé à travailler sur ce projet quelques semaines après le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine. Aujourd’hui, presque quatre ans plus tard, il y a toujours des bombardements sur le peuple ukrainien», a souligné la productrice Rocío Barba Fuentes.

«Ce soir, nous, on pense à eux, mais on pense aussi au peuple palestinien et à tous les peuples qui résistent à l’occupation et au colonialisme», a-t-elle ajouté, accueillie par des acclamations de la foule.