Le modèle de travail au cœur du conflit à l’Aluminerie de Bécancour?

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Par Sebastien Lacroix
Le modèle de travail au cœur du conflit à l’Aluminerie de Bécancour?
Le respect de l'ancienneté est en jeu dans la négociation. (Photo : Sébastien Lacroix)

ANALYSE. C’est une plus grande flexibilité dans la gestion du personnel qui est au cœur du lock-out décrété à l’Aluminerie de Bécancour, croit Jean-Claude Bernatchez, un expert en relations de travail.

Le professeur titulaire au département de gestion des ressources humaines de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), est bien au fait des enjeux, lui qui entretient des liens avec les deux parties et qui suit de près ce qui se passe dans l’industrie.

Celui qui s’était rendu sur les lignes de piquetage au lendemain des événements croit que l’employeur veut avoir une meilleure mainmise sur la production. Il entrevoit d’ailleurs un long conflit à ABI, lui qui estime qu’il faudra au moins un mois avant que les deux parties reprennent les négociations.

Par la suite, si le conflit s’étire au-delà des grands froids d’hiver, il croit que les travailleurs augmenteront la pression, dès le printemps, que ce soit par des manifestations ou même en bloquant des routes.

Maintenant que l’aluminium en fusion a gelé pour de bon dans les 480 cuves, après plus d’une semaine d’arrêt, il estime qu’il faudra environ quatre mois pour les reconstruire. Ce qui pourrait nous mener au mois de septembre avant que tous les travailleurs soient rappelés.

«En 2004, le conflit avait duré quatre mois et demi. Ça en prendra peut-être deux ou trois cette fois-ci, mais je n’ose pas faire de prédiction», estime Jean-Claude Bernatchez, qui fait valoir que les deux parties étaient près d’une entente au moment du déclenchement du conflit.

Jean-Claude Bernatchez est professeur titulaire en relations industrielles à l’UQTR, et arbitre de griefs pour le Code canadien du travail.

«En déposant une offre finale et globale, on pouvait comprendre que la direction n’allait pas retourner à la table de négociations le lendemain, poursuit-il. C’est certain qu’avant de reconstruire les cuves, l’employeur voudra s’assurer de réécrire une convention collective qui sera à son goût et qui correspondra à ses demandes».

À sons sens, la question du régime de retraite pourra facilement se régler simplement en mettant l’argent supplémentaire qui est nécessaire des deux côtés. Ce qui, selon lui, ne devrait pas être un problème à ce niveau.

Si le Syndicat se bat pour l’ancienneté de ses travailleurs, un élément important dans le modèle québécois, ça ne correspond pas aux valeurs des Américains qui en sont propriétaires. «Ce n’est pas valorisé aux États-Unis, ni au Canada Anglais. Pour eux, les promotions et les transferts se font par compétence, explique-t-il. Ils veulent probablement  casser ce modèle à Bécancour pour ensuite l’implanter à Baie-Comeau où le contrat de travail se termine en 2019.»

D’autant plus qu’en plein processus d’embauches massives, la direction pourrait s’en servir comme d’un argument pour attirer de la main-d’œuvre qualifiée. «Les travailleurs qui sont de soir ou de nuit veulent être de jour, mais ceux qui gagnent 42$ de l’heure voudraient en faire 48$, continue le professeur de l’UQTR. Ça fait une bonne différence avec le temps supplémentaire et on souhaite pouvoir attirer des jeunes diplômés».

«L’employeur veut congédier l’ancienneté comme élément de progression dans l’usine, explique Jean-Claude Bernatchez qui estime qu’un compromis pourrait être fait sur cet aspect. Ce que je crois, c’est que l’ancienneté pourrait être pondérée. Dans une grille d’évaluation, ce pourrait compter pour 50% pour certains postes ou pour 25% dans d’autres.»

Plusieurs éléments externes

L’expert en relations industrielles estime que la robotisation de certains procédés dans les alumineries est aussi en jeu pour faire de plus en plus appel aux jeunes dans les postes stratégiques de l’usine.

D’autres alumineries qui appartiennent à Rio Tinto, qui possède 25% des parts d’ABI, fonctionnent d’ailleurs selon une technologie secrète (AP60) qui permet de contrôler les cuves d’électrolyse à distance. Ce qui nécessite moins de ressources humaines.

«C’est en voie d’être implanté chez Alouette qui produit 600 000 tonnes avec 900 travailleurs, alors qu’ABI en fait 440 000 tonnes avec 1030 travailleurs, fait valoir Jean-Claude Bernatchez. D’ailleurs, il y avait eu une réduction des heures de 15% après le conflit.»

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