Une truffière en devenir à Saint-Léonard-d’Aston

SAINT-LÉONARD-D’ASTON. En friche depuis 40 ans dans le rang 9, à Saint-Léonard-d’Aston, la terre familiale des Comeau revivra. Une forêt unique y poussera: elle permettra la récolte de truffes – ce champignon si prisé des fins gastronomes et des plus grands chefs du monde entier.

Environ 2000 arbres inoculés de spores truffières y ont été plantés, il y a quelques semaines à peine. Leur développement fait l’objet d’un suivi rigoureux de la part d’Arborinnov, une entreprise spécialisée dans le développement, la plantation et le suivi de plantes à valeur ajoutée, et de Truffes Québec, partenaire du projet. Les deux organisations accompagnent Maude Lemire-Comeau, son conjoint Jean-Simon Hamelin et son frère Hugues Lemire-Comeau dans l’implantation de la première truffière officielle du Québec: Les Rabassaires.

Cette truffière de trois hectares au total devrait livrer ses premiers fruits dans quatre ou cinq ans. Ce sont les truffes «Borchii» qui seront les premières à être déterrées. De trois à cinq ans plus tard, ce sera au tour des truffes des Appalaches et des truffes de Bourgogne.

Valoriser la terre

«On cherchait un projet pour valoriser la terre de mon grand-père. En cherchant une recette à base d’huile de truffes, il y a deux ans, je suis tombée par hasard sur un producteur de l’Estrie qui expérimentait et étudiait la culture de la truffe au Québec (Jérôme Quirion d’Arborinnov). Ça m’a surprise. Je savais que c’était européen [la truffe], mais j’ignorais qu’on pouvait en produire au Québec. Je l’ai contacté, on a jasé un bon bout de temps, et l’idée de démarrer une truffière a germé», raconte Maude Lemire-Comeau.

«On voulait un projet clé en main. C’était super important pour nous, car ce n’est pas notre domaine d’expertise, poursuit-elle. Mon frère, mon conjoint et moi occupons chacun un emploi sans aucun lien avec l’agriculture ou l’agroforesterie. On souhaitait maximiser nos chances de succès.»

Truffe des Appalaches.

C’est pour cette raison que le trio d’investisseurs a conclu une entente avec Arborinnov et Truffes Québec. «On est bien encadré. J’aime travailler avec des gens qui connaissent leur affaire. On apprend beaucoup à travers le processus», mentionne Maude Lemire-Comeau, qui met aussi la main à la pâte avec ses associés, notamment en ce qui concerne l’arrosage et l’inspection visuelle de la plantation, qui est composée majoritairement de chênes, de noisetiers, de pins et de quelques saules.

«C’est notre première truffière modèle, indique Jérôme Quirion. Elle est implantée avec un accompagnement et un service agronomique [complets]. C’est la première cliente avec laquelle on a un partenariat aussi serré.»

Les étapes

C’est à l’automne dernier que la préparation du sol a été réalisée. «On a chaulé en prévision de la plantation. On a étendu cinq fois la quantité de chaux qu’on met habituellement sur une terre! C’est ce qui nous a été recommandé en prévision de la plantation, raconte Mme Lemire-Comeau. Ce printemps, on a rotoculté le sol, puis passé une sous-soleuse pour l’ameublir. On a ensuite fait faire des travaux en lien avec l’irrigation.»

Les arbres sont maintenant plantés. Il ne reste qu’à attendre qu’ils grandissent, tout en veillant sur leur état de santé, évidemment. «Nos partenaires se sont engagés à faire un suivi cultural avec nous pendant au moins cinq ans. Ils viendront faire des tests pour s’assurer que la truffe s’implante bel et bien.»

Les investisseurs espèrent produire entre 10 et 100 kilos de truffes [par hectare] par année. «On n’a aucune garantie sur le rendement. C’est la nature [qui va décider]», partage Maude Lemire-Comeau, dont la truffière, implantée au coût de 150 000$ environ, suit le modèle européen des truffières à haute densité.

«Les rendements en trufficulture sont plus variables que dans d’autres cultures parce qu’on travaille avec la microflore du sol. C’est très complexe. Il y a plein de facteurs qu’on ne contrôle pas, explique Jérôme Quirion. D’un autre côté, une truffière coûte moins cher à implanter et représente moins d’ouvrage qu’un verger ou un vignoble, par exemple, avec des possibilités de rendement tout aussi intéressantes. Notre mandat [comme accompagnateur], c’est de s’assurer de la qualité des plants truffiers et de structurer [la plantation] pour tenter de maximiser la production. Si on produit de 10 à 20 kg à l’hectare, on rentre dans nos coûts. Mais on vise plus que ça.»

Avantages collatéraux

Le projet présente d’autres avantages parallèles. «On valorise une terre, et une fois les arbres poussés, ça fera des haies brise-vent pour diminuer l’érosion du sol. Il y a un développement durable associé à tout ça que le ministère des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) trouve intéressant», explique Mme Lemire-Comeau, qui a obtenu son permis d’agriculteur le 21 juin dernier.

Comme le tiers de la plantation est composée de noisetiers, les investisseurs pourront éventuellement récolter des noisettes pour rentabiliser une partie de leur investissement rapidement. Ils pensent aussi utiliser les rangs entre les arbres pour faire de la culture maraîchère ou autre. «Cet automne, on va rotoculter une autre fois entre les rangs et on sèmera autre chose. On ne sait pas quoi encore. On se fera conseiller, indique Maude Lemire-Comeau. À plus long terme, on aimerait aussi développer un volet agrotouristique et des partenariats pour la production et la mise en marché de produits dérivés.»

Il faut savoir que le marché de la truffe est en plein essor. «La demande est pas mal plus forte que l’offre. C’est un produit importé qu’on achète dans des épiceries fines. En Amérique du Nord, ces truffes [importées] valent environ 750$ à 1500$ le kilo. Ça peut aller jusqu’à 2000$ le kilo. Nous, on veut développer des truffes qui seront reconnues comme québécoises.»

Pour les déterrer, il faudra faire appel à un chien ou un cochon. «Quand la truffe est prête, elle dégage une odeur ou une molécule que seul le chien ou le cochon peut détecter. L’animal nous aidera à la déterrer.»

Bail de 20 ans

Pour les fins de leur projet, les trois investisseurs ont conclu un bail de 20 ans avec les quatre propriétaires actuels de la terre familiale, à savoir un oncle et les veuves des trois autres frères à qui appartenait la terre. «Deux de mes oncles ainsi que mon père sont décédés récemment, emportés par la maladie. Ça s’est produit en l’espace de deux ans. J’avais commencé à parler à mon père de certains projets quand il est tombé malade. J’ai mis ça sur la glace lorsqu’il est entré en soins palliatifs. Mais il m’a vraiment encouragée à continuer, à trouver des idées [pour valoriser la terre]. Ça m’a donné encore plus le goût de foncer», raconte celle qui se considère privilégiée d’avoir le support de sa famille dans ce projet innovant.

Notons en terminant que de façon générale, une truffière produit durant dix à vingt ans.